SUBVERSIF OU
RÉACTIONNAIRE?
La galerie DHC/ART présente actuellement une exposition du peintre américain John Currin.
Je m’étais dirigé vers la galerie attiré par l’oeuvre de Berlinde de Bruyckere. C’est ce que j’ai d’abord vu. Et, puisque j’étais là, j’étais aussi bien de jeter un coup d’oeil à ce peintre que je ne connaissais pas du tout.
Ce qui m’a frappé à la découverte de son oeuvre, c’est la technique très inégale. Je me suis d’abord dit que c’était peut-être trop demander à cet artiste que de remplir quatre étages. Il n’a pu trouver tant d’oeuvres à la hauteur. Mais on remarque rapidement que ce laisser aller est constant et est repris à plusieurs niveaux. J’avancerai que Currin cherche à ne pas être constant, ni cohérent d’ailleurs. Nous passons de la banale illustration, à des oeuvres qu’on croirait pouvoir trouver au marché aux puces, à de beaux clins-d’oeil à l’histoire de la peinture.
Dans ses tableaux, Currin met en scène des sujets qui ne cadrent pas avec la technique, la façon, d’où l’idée d’anachronismes avancée dans la brochure que la charmante et plantureuse demoiselle m’a remise à l’entrée de la galerie. J’ai cru voir à cette exposition plusieurs Déjeuner sur l’herbe, mais revus, remaniés, avec une sauce contemporaine.
Mais il y avait aussi le dernier étage. L’exposition est ainsi faite: on croirait une sorte de montée vers les enfers, ou du moins, on en sent la suggestion. Car, effectivement, comme pour éloigner des regards ce qui pourrait choquer, c’est au dernier étage qu’ont été accrochées les oeuvres les plus crues de Currin, carrément pornographiques, comme pour les réserver aux plus persistants, aux plus tenaces. Une fausse récompense à mon avis.
Les oeuvres de Currin m’intéressent davantage par ce jeu avec l’histoire et l’amour évident du médium que par ce qui ressemble à une pâle tentative de subversion d’un art noble de façon directe, crue, et déjà vue.
Par son refus de délaisser une façon traditionnelle de faire et de penser la peinture, Currin est un réactionnaire, un réactionnaire qui devient subversif en établissant les bases d’une peinture nouvelle en utilisant ce qui est considéré comme dépassé. J’imagine facilement l’artiste essuyer des commentaires de ses confrères du genre «c’est démodé, c’est d’une autre époque» à quoi il pourrait répondre «c’est aussi ça, la peinture». Aussi vrai que la figuration n’est pas morte, la peinture de genre et les techniques anciennes peuvent encore parler.
Des contraires, des incohérences, des dépenses d’énergie (application excessive, élucubrations) et des laisser aller, c’est un monde foisonnant que celui de John Currin, vivant, imparfait, inégal, propre à nous surprendre.


